L'Europe que nous connaissons est une Europe sans gouvernement. C'est une Europe de la "gouvernance". Nous pouvons a ce titre revendiquer être le seul véritable régime de la gouvernance dans le monde (les autres gouvernements néolibéraux tendent vers la gouvernance seulement). (voir à ce sujet, pour bien comprendre le phénomène européen "the future of parlamentary democracy: transition and challenge in european governance" de la Commission européenne qui ne laisse aucun doute sur ce point).
Cela veut dire quoi? Que ce régime s'affranchit de la contrainte démocratique, de l'intérêt commun, de la discussion politique et du respect des êtres humains.

Dans cette logique, l'expertise économique prévaut sur la négociation politique. L'intérêt économique est supérieur au bien-être social.

Exit donc le rêve d'une Europe sociale.
Exit donc l'Europe démocratique.
Il suffit de voir le "non" irlandais qui, selon les règles européennes, doit stopper la ratification du traité de Lisbonne. Mais ces règles (qu'elles soient bonnes ou non... et il y en aurait pas mal à changer, notamment par de nouvelles qui apparaissent dans le traité de Lisbonne), en vertu de la bonne gouvernance, ne valent que pour autant qu'elles aient dans la direction voulue par ceux qui s'en servent. Donc, tout naturellement, le président de la Commission, José Manuel Baroso, a insisté pour que les autres gouvernements poursuivent la ratification du traité (le temps de trouver une parade pour transformer le "non" de l'Irlande en un "oui").

Puis, vient alors, tout naturellement, l'Europe de la peur. La peur de l'autre. L'autre est toujours le bon coupable.
Ici, "l'autre", c'est l'immigré.

La déclaration des droits de l'Homme: "La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde".
Toute comme pour les décisions internes, l'Europe ne tient plus compte de ses propres textes de référence. Ceux-ci ne sont valable que lorsque cela arrange la loi de la gouvernance.
Ce n'est pas le cas ici.
On n'en tient donc pas compte.
Et les eurodéputés ont voté à une large majorité la directive "retour", visant à expulser les immigrés illégaux.
Le texte prévoit par ailleurs la possibilité d'enfermer un étranger sans papier, sans aucun procès ni aucune justice, jusqu'à 18 mois avant son expulsion et ensuite, lui interdire de rentrer sur le territoire européen pendant 5 ans (et plus si menace grave).
Ce texte autorise également l'expulsion des enfants, y compris s'ils n'ont, dans le pays où ils sont expulsés, ni famille, ni personne qui puisse les prendre en charge.
La déclaration des droits de l'Homme dit encore: "Toute personne a le droit de circuler librement et de choisis sa résidence à l'intérieur d'un Etat. Toute personne à le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays". On est loin du compte. Et on s'en éloigne de plus en plus tous les jours.


Zizek parlait dans un texte de "l'état d'urgence normalisé". Je crois qu'on se dirige dans cette direction.
Sous le prétexte fallacieux que nous sommes en guerre (économique, certes, mais en guerre quand même), il faut se battre et rester vigilant aux ennemis (que nous créons nous-même).
Et dans cette bataille sans merci tout perd de son sens et toute solution est autorisée, même celles contre lesquelles on lutte, offrant ainsi un pradoxe des plus surprenant de notre vie sociale.
Lisez bien les journaux, on n'a jamais tant parler de droits de l'Homme. On vit le triomphe de la démocratie partout dans le monde. La liberté est le maître-mot du système néolibéral.
Et pourtant:
les droits de l'Homme sont tous les jours bafoués par ceux qui les revendiquent pour les autres (cfr la Chine et le Tibet, cfr l'Irak et les USA - sans oublier Guantanamo).
La démocratie est déclarée et revendiquée par tous, mais celle-ci est toujours de plus en plus relative (cfr ci-dessus ce que nous disions des décisions de l'Union européenne).
La liberté, elle, est assurée pour les marchandises (et encore, même les USA, à l'idéologie de la libre-concurrence forcenée, sont particulièrement protectionnistes) et les barrières sont construites pour les Hommes.

On se trompe de cible.
On trompe les citoyens sur les objectifs
On utilise la peur pour construire un système économique (loin de l'intérêt commun) qui se replie de plus en plus sur l'individu (et son individualisme) et qui le pousse à accepter l'inacceptable.
C'est bien cela "l'état d'urgence normalisée".
Dans certaines villes belges, les jeunes ne peuvent pas circuler sur la voix publique à plus de trois (a titre préventif contre des éventuels délits que certains pourraient peut-être vouloir commettre, tout comme d'autres ailleurs font des guerres à titre préventif).
Dans certains cas (encore exceptionnel heureusement), c'est un couvre-feux qui est imposé pour éviter les risques éventuels d'émeutes en bande (de jeunes... on lutte tous les jours contre "les jeunes") dans les quartiers chauds.

Et moi, c'est cette dérive qui me fait peur. Dérive qui veut que tout soit permis pour protéger les citoyens "au cas où"... le citoyen protégé contre lui-même par un système où ce citoyen n'a plus qu'un rôle passif. Le gouvernement devient une gouvernance. Les "experts" remplacent la discussion politique et les décisions (subjectives, certes) politiques qui allaient de pair avec une responsabilité des hommes qui prenaient ces décisions, c'est à dire aussi des personnes qui doivent assumer cette responsabilité. Contre cela, il y a maintenant le règne de l'objectivité et de la science. Et l'on a décrété l'impossibilité de faire des erreurs, d'où le règne du préventif et de l'attention particulière mise sur les "personnes à risque" (c'est-à-dire les jeunes, les étrangers, les inactifs,...). Et plus personne pour assumer les éventuelles erreurs.

Dans cette vision, nous sommes protégés contre nous-même et nous sommes prié de comprendre que si l'on nous fait du mal (comprenons-le ici au sens large: le malaise social, le fait de ne plus se parler, de ne plus échanger, de ne plus être solidaire, de se replier sur soi-même et sur nos petites névroses), c'est quand même pour notre bien.
Réfléchissons bien à cela: tout cela, c'est pour notre bien!!!!!