"Ce que j’aime chez un homme, avant toute chose, ce sont ses yeux", me disait une amie en buvant un chocolat chaud et en cachant ses joues rougissantes derrière ses jolies taches de rousseur et ses longs cheveux roux.

Plus tard, en éclaboussant ses yeux verts d’une pointe de frisson, elle ajoutait de sa voix fine et gracieuse: "c’est dans la profondeur des yeux d’un homme que je lis mon propre désir. Si son regard me trouble, alors je sais qu’une étincelle suffirait à allumer la mèche". Et elle pouffait.
Je la regardais alors avec tendresse.

Bien que la politesse aurait voulu qu’à mon tour je lui fasse part de ce qui alimentait mes frissons chez la gente féminine, je m’en suis abstenu. Je lui ai souri et je n’ai rien ajouté. Comment par ailleurs aurais-je pu faire comprendre à qui que ce soit que mon plus grand bonheur lorsque je rencontre une femme, ce sont uniquement ses cheveux qui me le procurent? Comment dire à quelqu’un que ce que j’aime par dessus tout c’est posséder des cheveux de femme, hélas. Je dis hélas car la chose est fort embarrassante. C’est un vice et c’est une drogue dont je ne sais me dégager. C’est un besoin oppressant et dont je n’arrive en aucune manière à me débarrasser et, bien entendu, dont je ne peux parler à personne.

A peine me présente-t-on une femme que j’en tremble. Je piaffe d’impatience. Mes mains deviennent moites d’être obligées d'attendre avant d’espérer pouvoir un moment caresser sa belle et émouvante crinière qui semble tant me narguer. Mes mains tremblent de pouvoir enfin les sentir, de les comparer, de les effiler entre mes doigts. De les emmêler délicieusement aussi. Et de promener également mon nez, bonheur suprême, de la nuque au sommet du crâne et humer ainsi les parfums les plus délicieux et les plus subtils du monde.

Peut-être, probablement même, vais-je paraître particulièrement étrange? Mais, je dois ici l’avouer, cela m’excite terriblement. Et au comble de cette excitation, lorsque je n’y puis plus tenir, ces cheveux lointains, il me faut les posséder, il me faut les faire miens. Il me faut savoir qu’à ce moment précis, je pourrais les prendre en main. Que je pourrais les sentir quand bon me semble. Que je pourrais en disposer à ma guise. Sans retenue et sans contrariété.
C’est mon obsession, c’est mon vice et c’est mon besoin.

Pour parvenir à mes fins, il me faut trouver le moment opportun, l’excuse idoine. L’instant propice. Quelquefois, dans le pire des cas, il m’arrive d’attendre des jours, des semaines, des mois même. Des mois d’insomnies à patienter et épier le moment ad hoc où je vais pouvoir de mes mains fébriles couper un léger trophée de ces cheveux tant désirés. Des mois à guetter le moindre mouvement de cette chevelure convoitée. Des mois et, oserais-je le dire? Une fois même des années avant de connaître l’instant suprême, celui où la vie prend enfin tout son sens. La jouissance n’en est évidemment que plus grande.

Et quand bien même devrais-je, pour parvenir à mes fins, payer de ma personne un prix frôlant la pure folie, tout me paraît devoir être tenté afin d’un jour vivre cet instant supérieur à tout autre. Qu’importe finalement le temps passé. Qu’importe aussi que je ne sois qu’hypocrisie durant ce temps qui me rapproche de ma précieuse et bestiale visée. Je ne peux réfréner ce besoin qui prend tout entier possession de ma personne. Au point d’en devenir une idée fixe. Au point d’obnubiler tout mon être et de me faire tendre vers ce seule et unique objectif vital: posséder ces cheveux. Je ne vis plus que pour cela. Le temps suspend son vol et l’espace qui me mènera à la victoire s’étire comme s’il devenait un fardeau à porter au quotidien.

Après … et seulement après, je peux enfin jouir sereinement de cette toison que je classe dans ma grande collection par couleur, par fragrance, par année, par frissons, …

Je les glisse dans une boîte hermétique pour éviter que ne s’éclipse le parfum subtil qui a su si tendrement susciter mon désir et je les range.

C’est une dépendance, je le sais. Mais après tout, s’il me faut me justifier et si pour cela il convient d’être trivial, je dirai que je ne bois pas ni ne fume. Il me semble donc que je peux m’octroyer ce petit libertinage bien innocent.

Chacun en conviendra, je ne pouvais évidemment pas parler ouvertement de cet attrait à mon amie. Fut-elle une fille ouverte et tolérante et fut-elle une amie sincère et prête, comme toujours, à m’aider à trouver la voix du bonheur. Car il y a dans la passion pour les cheveux une intimité que l’on ne rencontre nul part ailleurs. Pas même dans certaines attirances sexuelles qui, ma foi, sont socialement bien davantage acceptées. Je regrette le fait, mais je me dois de conjuguer avec.

J’ai proposé à mon amie de faire une longue promenade à travers bois, jusqu’au lac.
Le soleil était présent, mais le froid gommait toute les tentatives que prenaient ses rayons pour venir nous réchauffer un tant soit peu.
La saison est sèche et le vent glace les visages.

Nous avons marché et nous avons parlé.

Nous avons beaucoup ri aussi. N’est-ce pas à cela que l’on peut aisément reconnaître les véritables amis? Le sérieux s’emmêle de légèreté et rend la parole plus fluide.

Nous avons ri de petites anecdotes à propos de diverses histoires d’amour que nous avons vécus chacun. Il n’y avait là rien de gentiment intimiste et nous en sommes restés à des chroniques sentimentales mineures dont nous pointions l’aspect burlesque et quelque fois ridicule. Ces moments partagés nous ont rapprochés encore davantage.

C’était une promenade fort agréable pendant laquelle nous avons tour à tour parlé d’elle et puis de moi. De ses aventures et des miennes. Nous nous sommes même laissés aller à quelques confidences à propos de sa tendresse pour un collègue qu’elle n’ose aborder mais dont elle sait que son simple regard fait fleurir ses propres désirs. Pour ma part, assez évasivement, j’ai parlé d’une voisine qui, lorsqu’elle ouvre sa fenêtre, libère sa chambre de fragrance de tendresses qui font frémir ma convoitise (j’ai bien entendu omis de mentionner que ce sont les cheveux de la voisine qui me font tant d’effets et qui agitent mes pulsations cardiaques et mes pulsions primaires).

Comme il se faisait tard et que nous commencions à avoir une petite faim, nous nous sommes arrêtés dans une taverne du village d’à côté pour dîner d’un poulet aux amandes et pour boire quelques bières dont la mousse a alimenté à nouveau nos délires et nos rires.

Et c’est sous une lune un peu ivres que nous avons pris le chemin du retour.

Fatigués par cette belle journée fort chargée, nous nous sommes très amicalement étendus sur le divan confortable de mon salon.

J’ai branché le programme classique de la radio pour avoir une petite ambiance de fond et, tout en lui parlant calmement, je me suis mis à caresser ses cheveux.

Lorsque ses yeux se sont refermés et que sa respiration s’est faite plus souple alors, n’y tenant plus, j’ai pris une paire de ciseaux et j’ai coupé ses beaux cheveux d’automne.
Dans ma collection, ils ont la référence "Roux-9-c-17".

Ricardo Cherenti