Ce matin, lorsque j'ai branché mon répondeur, il y avait un message.
Une voix inconnue d'une femme que je ne connaissais pas.
J'ai écouté d’une oreille distraite:
"Viens me chercher à vingt-et-une heure précise au croisement de la rue de l'Etoile et de la rue Pépin. Je t'attendrai là-bas".

Comme de toute évidence cela ne m'était pas destiné et que la personne avait composé un mauvais numéro, je n'y ai prêté aucune attention et j'ai effacé le message.
J'ai allumé la radio et, tout en chantant, je suis entré dans un bain chaud parfumé d'huile de lavande (1).

J'ai traîné toute la journée. N'ayant aucune obligation à remplir, j'ai réglé quelques factures, j’ai écrit les courriers que j’avais en retard et j'ai passé une heure ou deux au téléphone. Rien d'essentiel. Après quoi, je suis allé faire des achats inutiles mais agréables.

Le soir venu, je suis descendu presque instinctivement dans le garage. Je suis monté dans ma voiture, j'ai branché "France Inter" et j'ai démarré en fredonnant un air léger.

A vingt-et-une heure très précise, j'étais au croisement de la rue de l'Etoile et de la rue Pépin.

Une femme que je n'avais jamais vue auparavant a ouvert la portière et s'est installée confortablement sur le siège avant de la voiture.
Bien que la situation fut particulièrement insolite, voire ridicule, elle semblait fort à son aise. Elle a ouvert sa vitre, mis sa ceinture de sécurité et m’a souri.
"C'est bizarre, je te croyais moins ponctuel que cela", m'a-t-elle dit.
Je n’ai rien répondu.

D’une voix très douce mais assez ferme, elle m'a indiqué le chemin à suivre dans les campagnes environnantes. Et nous avons roulé ainsi une dizaine de kilomètres, sans prononcer un seul mot d’une autre nature qu’une indication géographique. Ce n’est qu’à l’approche de son appartement qu’elle m’a enfin fait l’honneur d’une brève conversation pour m’assurer que l’endroit était calme et propice à la réflexion. Un endroit idéal pour le repos ou le travail intellectuel. En effet, à part arbres et champs, juste le son mélodieux des oiseaux.

Dans l'ascenseur, face au miroir qui lui renvoyait mon image à ses côtés, elle s'est contentée d'un sourire.
"C'est amusant, je te voyais un peu plus grand que cela", m'a-t-elle dit.

Je l'ai laissé passer devant moi afin qu’elle me guide dans les couloirs.
J'ai suivi.

Son appartement était agréable et étonnamment grand. Une ambiance douce et luxueuse nous a accueillis. Elle a allumé quelques bougies, fait brûler une tige d’encens et a glissé un compact disque dans le lecteur avant de s'en aller dans la cuisine en dansant légèrement des hanches.

La situation me mettait assez mal à l’aise sans que je puisse vraiment en expliquer la raison.

Elle est revenue vers moi chargée d’assiettes puis est repartie chercher deux bouteilles d'un champagne de très grand renom.

Nous avons mangé quelques amuse-gueules sans prononcer un seul mot. Mais je sentais bien qu'elle m'observait en coin.
"C'est fou, je t'imaginais plus gourmand que cela" m'a-t-elle dit.

Dans le divan d'un salon spacieux et luxueux, elle m'a servi un alcool fort et nous avons regardé la télévision en grignotant des biscuits. Il y avait une émission animalière d’assez mauvaise qualité et j'ai eu le temps de voir un lion taquiner une antilope avant qu’elle ne me regarde à nouveau.
"C'est bête, mais je t'imaginais plus causant que cela", m'a-t-elle dit.

La chambre était très grande et très belle, mais le lit était étrangement très petit et très froid. Aussi, nous nous sommes serrés et pour nous réchauffer un peu, nous avons fait l'amour.
"C'est étrange, mais j'aurais parié que tu étais un meilleur amant que cela" m'a-t-elle dit.

Depuis cette nuit insensée, tous les jours, dès que je rentre chez moi, je fais le relevé de tous mes messages "au cas où… ". Mais, à ma grande tristesse, je n'ai plus jamais entendu le son merveilleux de sa voix fine et douce. Elle ne m'a plus jamais donné de rendez-vous et je n’ai toujours pas compris ce qui m’était arrivé ce jour-là. Peut-être l’avais-je déçue ? Allez comprendre quelque chose à tout cela ! Mais, même si je m’en cache le plus souvent aujourd’hui, je dois bien avouer qu’à la simple évocation de ce souvenir, mon cœur s’agite un peu trop et je tremble d’émotion. N’est-ce pas cela l’amour?

Au fil des mois et des années, je me suis fais une raison et j'ai appris à ne plus attendre un nouveau rendez-vous. Ces dernières semaines, j'en étais même arrivé à ne plus relever mes messages qu'une seule fois au bout de plusieurs jours.

Et puis, hier, à mon grand étonnement, un notaire a lu son testament.
Ça m'a vraiment fait une sensation étrange. Une douleur incompréhensible m’a envahi. Comme si l’on m’amputait d’un membre. J’étais pris de chaleurs et de nausées. Et puis, devant tout ce monde si sérieux et attentif, j’ai craqué et j’ai pleuré.

Elle m'a légué une enveloppe longue et rouge.
Mon nom était tracé d'une belle calligraphie fine et attentionnée. Peut-être aussi, ai-je pensé, bêtement je m’en rend compte, était-ce l’écriture d’une femme amoureuse?

Lorsque enfin, j'ai ouvert l'enveloppe, je n'ai trouvé sur le papier parfumé qu'une petite phrase qui disait:
"C'est drôle, je t'imaginais en moins bonne santé que moi".



Ricardo Cherenti

(1) Pour davantage d’explication sur l’huile de lavande, allez faire un tour dans "Le jardin secret de Nadine": A la decouverte des huiles essentielles.