Miles Davis à la trompette
Par Ricardo Cherenti, dimanche 15 octobre 2006 à :: Je sème des mots, il pousse des phrases :: #47 :: rss
Nouvelle
Ma femme est morte il y a trois ans.
C'était un soir d'été. Il faisait beau et, je m'en souviens encore, très chaud. A la radio, Miles Davis jouait de la trompette. Un air léger et entraînant. Et ma femme s'est mise à danser comme elle seule savait le faire, soulevant sa jupe avec souplesse pour faire voler dans les airs des effluves d’émotions vives.
Il y avait dans ce petit jeu sensualité et poésie.
Elle rythmait sa cadence légère en balançant sa tête comme un métronome. Ses jambes longues et fines tricotaient dans l'espace des mailles d’amour qui devaient me tenir chaud toute la vie. Et ses hanches perfectionnées roulaient sur elles-mêmes comme pour marquer sa détermination à m’entraîner dans le vent de sa douce folie.
Elle riait.
Moi aussi.
Quand elle s'est assise à mes côtés, elle m'a effleuré les lèvres et m'a demandé: "chéri, penses-tu que les trompettes de la mort sont aussi envoûtantes que la trompette de Miles Davis?". "mais très certainement, ai-je répondu. Et probablement encore davantage. Les trompettes de la mort doivent avoir un son si pur… sans le souffle incertain des vivants. Ça doit être un beau son cristallin, inégalable".
Bien sur, je plaisantais. Je n’y connais rien en trompettes.
Elle m'a encore embrassé avant de me dire: "Comme ça doit être beau là-bas!".
Elle est montée dans la chambre en laissant planer son corps dans l’espace.
Lorsqu'elle en est redescendue, elle était en robe de soirée noire, échancrée, décolletée. Elle n’était certes pas provocante, mais sensuelle. Son corps était si voluptueusement mis en valeur que j'en ai été surpris.
"Je ne savais pas que tu devais sortir", lui ai-je dit un peu gêné et jaloux. Je ne voulais pas que d’autres hommes puissent regarder ainsi son corps. Je voulais très égoïstement qu’il n’appartienne qu’à moi.
"Mais je ne sors pas, chéri. Je viens me blottir contre toi et puis j'irai écouter les trompettes de la mort. Ça doit être si beau de danser sous leur rythme".
Je l'ai embrassée et j'ai poursuivi la lecture du journal, un peu rassuré. Quand je suis arrivé à la page des sports, elle m'a dit "au revoir, mon amour, je m'en vais".
Je me suis retourné vers elle. Elle n'était plus là. Je veux dire: elle n’était plus vivante. Elle était partie danser dans un autre monde.
Depuis, à peine parle-t-on de Miles Davis que j'en attrape des boutons. Et je déteste le son des trompettes. Mais, et c’est un grand malheur, je les entends toujours résonner dans mon corps et dans ma tête. Je les entends comme le dernier soir. Je les entends crier comme un dernier soupir. Un son si pur, si entraînant! C'est comme un appel, comme une invitation à suivre ma femme dans l'autre monde. Mais je n’ai pas le courage. Et puis, je ne danse pas assez bien pour aller la rejoindre. Elle aurait honte de mes pas.
Depuis trois ans, tous les soirs à la même heure, je pense à ma femme. Je la revois, si belle, si simple, si souple … si sensuelle. Je la revois qui danse devant moi, les jupes remontées pour aérer ses jambes longues et fines. Je ressens encore sur mon cou le souffle léger de ses baisers. Mais je suis seul.
Quelquefois, malgré tout, j'ai envie de la rejoindre. J’ai envie de faire le grand saut. J’ai envie de fermer les yeux. Mais je ne sais pas comment faire. Alors, je pleure en silence.
Il y a peu, c'était un soir d'été, beau et, je m'en souviens encore, très chaud, j'ai rencontré une femme merveilleuse et rassurante. Une femme qui n'avait aucun besoin de musique pour relever ses jupes et faire ainsi danser son corps admirable tout entier tendu vers le plaisir.
Comme sa maison était belle et spacieuse, j'y ai petit à petit emmené mes bagages. Et je m'y suis installé pour partager avec elle un peu de ce bonheur qui semblait si facile à atteindre.
Heureusement, depuis lors, le soir venu, je ne pense plus à ma femme de la même manière. Et les trompettes s'en sont allées jouer leurs airs bien loin de moi.
Maintenant, dès la tombée du jour, plutôt que de la trompette nous préférons jouer de nos corps. Le son est si discret qu'il faut que nous nous rapprochions très fort l’un de l’autre pour entendre la musique subtile de nos passions. C'est une musique de chambre dont les accords à corps me semblent parfaits. Les deux instruments jouent tour à tour une symphonie des plaisirs. Nous lisons cette parfaite partition à deux. Jamais en solo. Une musique envoûtante qui fait quelquefois grincer le lit dans un final Andante.
Il faut voir les instruments prendre petit à petit de l'élan et, crescendo, en arriver à l'apothéose finale avant de retomber dans un substrat de tendresse qui laisserait à penser que tout instrument, aussi vif soit-il, a besoin d'accorder son repos pour reprendre son souffle.
C’est l’amour qui a repris peu à peu possession de mon corps. Et, je crois pouvoir enfin l’affirmer : je suis heureux. Tant de plaisirs partagés. C’était inespéré.
Mais hier soir, ils ont passé Miles Davis à la radio. Et ma compagne s'est mise à danser en relevant sa jupe.
Lorsqu'elle s'est assise à mes côtés, elle m'a embrassé avec entrain et m'a demandé si je pensais que les trompettes de la mort étaient aussi envoûtantes que la trompette de Miles Davis.
Je n'ai rien répondu.
Je suis monté dans la chambre en silence. J'ai fait mes valises et je l'ai quittée.
Ricardo Cherenti
Commentaires
1. Le dimanche 15 octobre 2006 à , par Fredogino
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